La timidité des arbres

Installation audiovisuelle, 2017
Dispositif sonore, viédoprojection sur écran suspendu, 4m Ø

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PRODUCTION Studio National des Arts contemporains, Le Fresnoy – 2017
© copyright Alexandre Guerre - tous droits réservés

Installation immersive et interactive. 

Deux quadriphonies, une au sol, l'autre aérienne reconstituent les dialogues d'une jungle de malaisie. La présence et le comportement des spectateurs influent sur la réaction de cette faune sonore. Une canopée bercée par le vent est projetée au plafond. Aucun arbre ne se touche, chacun respecte l'espace intime de son voisin.

" Il y a pas mal de temps que je me crois dans une forêt. La plupart des œuvres ici s’ouvrent au ciel, elles constellent une terre vidée par les désastres. Je me crois dans une forêt, donc j’y suis. D’ailleurs regardez, voici une feuillée, voici des cimes qui bougent. Couchez-vous sur ce lit rond (il me fait penser au lit d’Ulysse et de Pénélope, vissé sur une souche d’olivier) – levez les yeux, entrez dans la canopée. Ça s’appelle La Timidité des arbres. (...) Alexandre Guerre invente ici, en toute logique, un protocole de paix : il nous invite à entrer dans la nuance. «Malheur à moi: je suis une nuance ! », écrivait Nietzsche. Il savait donc que la nuance est ce qu’il y a de plus menacé dans le règne humain. Mais il se trouve que les arbres, eux, savent être nuancés. Lorsqu’ils lancent leurs feuillages les uns contre les autres, c’est avec l’attention frémissante de ceux qui ne veulent pas déborder, vers la délicatesse de ceux qui ajustent leurs gestes pour ne pas empiéter. On regarde cette tectonique des arbres dans le ciel, le mouvement des frondaisons dessine un ballet qui fait onduler des failles. 

La timidité ne relève pas du défaut d’être, elle ne se réduit pas à une insuffisance, à un empêchement; la timidité est une pratique de l’éthique. Comme les arbres regardés par Alexandre Guerre, la timidité respecte les autres au point de sacrifier sa puissance. « Rougir de la puissance », dit encore Nietzsche : c’est le sujet. Les arbres en savent plus long que nous sur le comportement à adopter pour vivre en bonne entente. À un moment, lorsqu’on participe à l’installation d’Alexandre Guerre, le sol sur lequel on est couché se met à vibrer. Ça crépite. C’est un incendie. Regardez la déforestation, semble nous dire cet artiste. Écoutez les forêts qui brûlent, celles qu’on incendie pour exploiter à leur place de l’huile de palme. Se rendre disponible à la timidité des arbres, s’ouvrir aux failles des cimes, c’est entrer dans une grande politique, pas celle des disputes géo-narcissiques, mais celle du destin de la nature. "

Texte de Yannick Haenel à l'occasion de l'exposition Panorma 19 - 2017 - au Fresnoy - Studio National des Arts contemporains

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